Je ne trouve pas les mots. Je ne les cherche même pas. Je laisse ma voisine de chambre, vider son sac, dans le noir.

       Nous avons fait connaissance dans le train et nous partageons  la même chambre d’hôtel à Lourdes. Ma vieille tante devait m’y accompagner, mais elle a renoncé à la dernière minute à la fatigue du voyage et c’est  Claude, la gentille dame qui fait le ménage du presbytère qui a profité de la réservation pour  ce pélerinage paroissial.

Nous partageons donc les lits jumeaux. Les fenêtres sont restées  fermées car il ne fait pas vraiment chaud à cause de la pluie.

     Claude a souffert d’une sorte de gastro pendant tout le trajet mais ce soir, les médicaments l’ont enfin soulagée . Elle s'est confiée à moi et continue de parler, parler, parler, lumières éteintes sans parvenir  à s’endormir. Sa terrible  histoire ne peut que me tenir éveillée, moi aussi… Elle a perdu son mari d’un cancer foudroyant et, peu de temps après, son fils  s’est suicidé d’un coup de fusil dans la bouche., éparpillant des bouts de cervelle autour de lui. Elle ne m’a épargné aucun détail et je ressens sa douleur encore vivace …

     J'ai alors ce pressentiment étrange et triste qu'elle vit depuis entre ciel et terre; tiraillée par son désir de rejoindre ses morts, et celui de rester avec son petit fils et sa fille (qu’elle aime beaucoup et qui lui rendent bien)mais ...qu'elle va devoir choisir.

Vers minuit elle céde, enfin, au sommeil. Je me garde d’allumer la lumière pour ne pas la réveiller en allant aux toilettes puis je reviens m’asseoir sur mon lit en espérant trouver, moi aussi, le sommeil.

     C’est alors qu’un souffle, à la fois puissant et doux, me traverse. Je me cache aussitôt sous les draps, remplie de crainte de cette manifestation surnaturelle.  

     Je me réveille le lendemain matin, étonnée de ne pas me souvenir m’être endormie. Mais je me rappelle cet extraordinaire coup de vent qui a fait flotter mes cheveux avec force plusieurs secondes, minutes peut-être ? et je saute du lit pour m’assurer que les fenêtres étaient restées fermées. Elles l’étaient !  et la chambre dépourvue de clim.

     J’avoue que j'ai gardé pour moi ce que j’hésitais à prendre pour une sorte de Pentecôte ; Pourquoi moi ? Et puis nous étions à Lourdes … de quoi alimenter les fantasmes ou les plaisanteries ! mais ce n'était pas un rêve pourtant et j'ai été bien secouée.  

     Peu de temps après notre retour : bonne nouvelle ! Claude m’apprend que sa fille est enceinte mais la mauvaise  c'est que sa gastro lourdaise était l'annonciatrice d'un cancer du pancréas (comme celui de son mari). Je me rappelle alors Lourdes et ce terrible pressentiment  ...

     La médecine, impuissante, ne lui donne pas deux mois à vivre mais Claude choisira d'attendre la naissance de sa petite fille avant de rendre son dernier soupir pour rejoindre ses morts bienaimés.


     Je dois être particulièrement obtue car j’ai déjà  connu cette sorte de connection indicible au début de ma timide et tardive conversion  (déja quincagénaire) quand j’ai accepté d’être à l’accueil de la paroisse une journée par semaine ; Monsieur le curé demandait que l’on fasse le tour de l’église, déserte le matin, pour s’assurer que tout était en ordre et puis de réciter un Notre Père devant le tabernacle avant de prendre son poste au secrétariat du presbytère mitoyen.

     Ce matin là j'étais un peu en retard et j'ai bâclé carrément  la prière et mon signe de croix.  Mais à peine avais-je fait deux pas pour sortir de la nef qu'une voix sortit de mon ventre et résonna dans toute l’église; j'entendis un " reviens" tendre et autoritaire à la fois qui me cloua sur place. J’obéis illico presto,  comme un enfant pris la main dans le sac et je revins sur mes pas dire ma prière  sans que la voix se manifeste à nouveau ... et je fus de plus en plus active dans ma famille paroissiale

     Pourquoi n'ai-je jamais oublié ces flashs mystiques, peut-être sortis de mon imaginaire ?! mais peut-on oublié un premier baiser amoureux même si on l'a reçu les joues en feu, tétanisé,  sans même le rendre ?  aujourd'hui encore,  l'émotion est intacte et je suis restée dans l' attente d'un nouveau contact ... je suis prête cette fois.

     Je ne saurais vous l’expliquer autrement, mais … nous ne sommes pas seuls  et c'est une bonne nouvelle

Danielle Haddad 2022